Notes sur la peinture d’Élisabeth Herquel
                                                 
par Pierre van Tieghem

TOUT UN MONDE

La lumière rasante court rapidement sur le tableau. Elle illumine un foisonnement de signes secs et rapides, de couleurs douces, de traces fugaces, une texture dense, une matière somptueuse.

Approchons : c’est tout un monde qui se révèle à nous.

 Matière ? Non, décidément le mot ne convient pas. Appréhendée d’aussi près, cette « matière » semble s’évanouir pour devenir espace – immatériel, précisément. Espace infini et fluide où flotte en suspension une multitude de signes colorés, fragiles mais déterminés. Matière cosmique, alors, c’est-à-dire antimatière comme le vide sidéral d’où remontent quelques signes venant heurter la surface du tableau comme celle d’une vitre.

Ou plutôt matière organique. Une sécrétion douce et odorante, une humeur délicate, qui abrite et nourrit d’alertes vibrions en devenir.  
C
ette matière picturale (s’il faut se résoudre à la désigner cliniquement) est d’un raffinement qui appelle la sensualité. Il faut se faire violence pour retenir sa main, conscient qu’un tel geste risquerait d’anéantir à jamais l’ordre de cet apparent chaos. Pourtant la main qui se tend y rejoindrait la main toujours présente de l’artiste.

Tout trahit sa présence : l’entropie d’un geste, le glissement d’une couleur, l’affirmation d’une touche. Une présence si intense qu’elle se fusionne aux éléments – esprit et matière ne font qu’un. Pour motiver la peinture, une douce osmose nourrie de hasard et d’incertitude, laissant parler l’accident, réagissant dans la spontanéité, inventant perpétuellement un langage nouveau. « Oublier le savoir-faire » dit Élisabeth Herquel.  
 
C’est-à-dire se plonger pleinement dans la peinture en faisant exploser les filtres du métier, filtres érigés pour se tenir à distance, garde-fous pour éviter de sombrer corps et âme. Élisabeth Herquel ne craint pas de s’abîmer dans les abysses de la peinture, au contraire, elle les appelle de tous ses sens, elle cède délibérément à son vertige.

  Elisabeth HERQUEL 
Peintures 

Chambellan
Abyss
Carte noire
Chaman 
Bacchus
Ecce Homo
Hacky
 Iron
 Jocker
Limbes
Mondepiété
Titan
Marcel
Mefisto
Oùtout
Pieta
Rustine
 Synopsis
Voyeurs
Plexiglas

 La peinture d'Elisabeth HERQUEL  
Texte de Pierre van Tieghem   

contact :

elsa.he@orange.fr  

tel : 06 86 21 03 08 

 

 

FACE A FACE

Reculons du tableau, le réseau de signes prend sens peu à peu. Envahissant toute la surface, un visage apparaît. Sans netteté cependant. Pas de traits de contour. Une apparition évanescente, à la forme imprécise et parfois dédoublée, triplée, multipliée, une suggestion floue, et paradoxalement une présence prégnante, si forte, si évidente qu’on ne peut s’en détacher.

Révélation progressive, comme un réglage de caméra qui s’affine doucement ? En vain on attend que s’établisse la netteté, que le visage se définisse enfin dans toute la certitude de ses traits. Il faut s’y résoudre, ce visage reste vibrant, insaisissable, mobile… vivant. Impossible d’en détacher le regard. Le regard, bien sûr ! Seuls éléments lisibles en toute objectivité : les yeux. Et là commence un troublant face-à-face. Le spectateur devient l’observé. Il n’est plus seul, un autre est là qui le fixe. S’engage alors lentement un silencieux dialogue, envoûtant, un rien redoutable, même : que de questions, que de mystères assourdissent cet échange intime ! Intime et fusionnel, car nous pénétrons insensiblement ce visage, nous sommes aspirés par la peinture. Toute distanciation est rendue impossible. La pénétration de ce regard nous trouble et nous oblige à quitter le statut d’amateur d’art : c’est à nous, individus, que s’adresse ce visage, c’est à moi et à moi seul que le tableau est destiné.

L’absence de contours m’implique totalement : pour donner forme à ce visage il m’en faut chercher la continuité (plusieurs pistes s’offrent à moi et à chaque instant je peux privilégier l’une ou l’autre). Il me faut l’inventer. A toutes forces je tente de l’arrêter avant de me soumettre à accepter ses éternelles variations. Cette bataille engagée pour discerner la forme, pour l’indexer, voire pour m’en emparer, me soustrait un moment au regard qui me scrute. Surtout, elle me fait gagner du temps : je recule ainsi le moment où le jeu de miroir sera inéluctable. Où il faudra bien consentir à la confrontation. Mais ce heurt redouté se mue en lente réflexion, se tisse sournoisement de profondes interrogations sur ma propre consistance, me renvoie à ma condition, à ma précarité, ébranle jusqu’à mon identité. 

 

HORS DU TEMPS

Tous les rouages de cette mécanique plastique, sensorielle et intellectuelle malignement orchestrée par Élisabeth Herquel, où l’énigmatique le dispute à l’introspection, ont pour corollaire le temps. Le temps qu’impose la lente imprégnation de l’œuvre, le temps scandé par les effets de surprise, le temps nécessaire à notre réflexion. Et même l’absence de temps. Car la peinture d’Élisabeth Herquel nous précipite dans une pensée si ténue que le temps se fait oublier.

Par surcroît, ce questionnement sur notre individualité, sur notre existence propre, et sur les liens d’espèce qui nous unissent à l’autre est fondamentalement inhérent à l’homme et atteint par là une valeur atemporelle.

« Quand je peins, je suis hors du temps » nous confie l’artiste. Sa peinture nous y entraîne.

 Pierre van Tieghem
(Les Affiches-Moniteur) 2006

 

 

 

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